ERCKMANN-CHATRIAN

Emile ERCKMANN est né le 20 mai 1822 à Phalsbourg où ses parents tenaient
un commerce réunissant sous la même enseigne une librairie, un atelier de reliure et une épicerie.
Son père Philippe, ancien volontaire des Armées de la Révolution, était issu d’une famille
d’instituteurs calvinistes de Lixheim, village de Moselle, entre Phalsbourg et Sarrebourg. Sa mère, Juliana WEISSE, était la fille du maire de la Petite Pierre.
Emile ERCKMANN fit de bonnes études secondaires au collège de Phalsbourg, tenu à l’époque par des
ecclésiastiques, aujourd’hui le lycée ERCKMANN-CHATRIAN.
Bien que se sentant déjà une vocation d’écrivain, il s’inclina devant la volonté de son père, qui
voulait en faire un juriste, et il partit faire ses études à Paris. Mais bientôt, atteint d’une fièvre typhoïde particulièrement virulente, sa santé fut durement ébranlée ; il revient à
Phalsbourg pour se soigner. C’est donc dans sa chère ville natale et grâce à son ancien collège et à Monsieur PERROT, son directeur, qu’il devait faire la connaissance de CHATRIAN.
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Gratien[1] CHATRIAN était né en 1826 à
Grand Soldat (Soldatenthal), un minuscule hameau dépendant d’Abreschviller, aujourd’hui dans le département de la Moselle et avant 1871, comme Phalsbourg, dans le département de la Meurthe.
ERCKMANN et CHATRIAN sont donc nés lorrains et non pas Alsaciens, comme beaucoup ont tendance à le croire.
La famille CHATRIAN était issue de verriers d’origine piémontaise et avait subi de sévères revers de fortune,
en dépit de la rigueur et de l’énergie de la mère de Gratien, une petite femme sèche et brune d’origine auvergnate. Le jeune Gratien n’acceptait pas cette déchéance sociale imméritée. Outre ses
fonctions de pion au collège de Phalsbourg, il menait de front ses études classiques, espérant un jour obtenir son baccalauréat et s’essayait à des compositions de caractère littéraire car il se
sentait, comme Emile ERCKMANN, une vocation d’écrivain. C’est Monsieur PERROT qui eut l’idée de les faire se rencontrer.
« J’ai vu ce qui manquait à l’un et à l’autre. Je leur ai conseillé
de s’associer. C’est ce qu’ils firent ... »
*
CHATRIAN offrait à ERCKMANN, qui se sentait alors très seul et très
diminué par sa maladie, la présence d’un ami, jeune, comphréensif, enthousiaste et intelligent, capable de le soutenir et de l’encourager dans ses moments de lassitude et de doute. ERCKMANN
trouvait ainsi auprès de lui l’auditeur fidèle avec lequel il pourrait communiquer, discuter ses projets, ses esquisses, ses textes mais surtout, et peut-être était-ce l’essentiel, celui qui
l’aiderait à sortir de l’isolement où il s’enfermait
Prudent cependant, ERCKMANN tint à faire la connaissance de la famille CHATRIAN. Au cours des vacances
(1847), il passa plusieurs jours à Grand Soldat, chez son nouvel ami, profitant de ce séjour pour faire avec lui de longues promenades en forêt dans les massifs du Donon et de Dabo. A son retour
à Phalsbourg, la décision d’ERCKMANN était prise : il était résolu à se lancer dans la carrière littéraire et à s’associer avec CHATRIAN. A la rentrée
scolaire, il retourna quand même à Paris pour y terminer son droit et Gratien reprit ses fonctions de maître d’études au collège de Phalsbourg. ERCKMANN connaîtra ainsi la révolution de 1848 à
Paris sans y avoir directement participé, elle lui permit cependant d’approfondir ses sentiments républicains hérités de son patriote de père.
*
A son retour à Phalsbourg où il retrouve avec joie son ami, ses premiers
essais littéraires ont peu de succès : une pièce dramatique intitulée « L’Alsace en 1814 » fut jouée une seule fois devant une belle assistance à Strasbourg car elle fut interdite
dès le lendemain « Trop rouge ! ... ». La même année (1850), un conte dramatique « Le Mariage de granit », relevant par trop du fantastique, n’attira pas les lecteurs.
Or, à cet instant précis, CHATRIAN est disponible. Le bon Monsieur PERROT a décidé de se passer de ses services, trouvant ses idées politiques excessives. Il part s’installer à Paris, où l’envoie
ERCKMANN, avec mission de s’introduire dans les milieux littéraires de la capitale, de sonder les journaux, les revues et les maisons d’édition. Les débuts de binôme
« ERCKMANN-CHATRIAN » ne sont pas brillants. Beaucoup de portes restent closes. Enfin, ils réussissent à faire recevoir « Hugues le Loup » au journal « Le
Constitutionnel ».
ERCKMANN, inventif et laborieux, compose alors « L’illustre docteur Mathieu », « Maître
Daniel » et il ouvre la série des « Contes fantastiques », des « Contes de la montagne » (1860), des « Contes des bords du Rhin » (1862). Il écrit aussi le
premier ouvrage de la série des romans nationaux « L’Invasion ou le fou Yégov » (1862.
Les deux amis, maintenant bien lancés, sous la signature ERCKMANN-CHATRIAN, se complètent admirablement.
ERCKMANN est l’élément créateur, l’élément moteur. Il conçoit et il écrit. CHATRIAN relit, discute, propose des modifications, des remaniements, des adjonctions, des coupures. Mais surtout, il se
bat pour faire imprimer et publier leurs oeuvres. De la même façon, ils présentent « Madame Thérèse » (1863), « Le Conscrit de 1813 » (1864), « Waterloo » (1865).
Ces romans, dits nationaux, eurent une immense diffusion et un succès populaire inespéré. « Le Conscrit de 1813 » fera l’objet de 25 réimpressions de 1864 à 1885. Ils furent traduits en
anglais, en allemand, en espagnol, en italien, en néerlandais. On affirma que le président des Etats-Unis, Théodore ROOSEVELT, était capable de réciter, par coeur, des pages entières du
conscrit.
Ce succès suscita pourtant la méfiance de l’Empire libéral car les deux hommes ne cachaient pas leurs
sentiments républicains, notamment dans « L’Histoire d’un homme du peuple » (1865), « L’Histoire d’un paysan » (1868-1870), « L’Histoire de la Révolution française
racontée par un paysan », « Le Blocus ». LAMARTINE compta alors parmi leurs admirateurs les plus enthousiastes.
Puis survint la guerre de 1870, la défaite de l’Empire, la perte de l’Alsace-Lorraine, ERCKMANN tentera,
sans succès, de créer un maquis de francs-tireurs dans les Vosges. Pourtant les oeuvres se succèdent : « Les deux Frères », « L’Histoire du plébiscite »,
« L’Histoire d’un sous-maître ». D’un voyage en Egypte, ERCKMANN rapportera l’admirable « Souvenirs d’un chef de chantier de l’isthme de Suez ». Dans « Le Brigadier
Frédéric », c’est le drame de l’Alsace-Lorraine annexée qui est traité.
La sympathie, qu’à travers leurs romans, ils manifestent toujours aux humbles leur valut la suspicion des
« aristocrates » de l’esprit. « Ces deux cocos-là, notait FLAUBERT, ont l’âme bien plébéienne ». A l’inverse, COURTELINE écrivait : « ERCKMANN est un romancier de
premier ordre, une de nos gloires ; et c’est tout de même agaçant de le voit tenu en marge de la Littérature (avec un grand L) sous le prétexte qu’il est un auteur populaire. Nous vivons
dans un drôle de temps où ce qu’on appelle l’élite se méfie du succès ».
Pire encore, on les accusa d’avoir été, pour une bonne part, dans « l’avènement de cette salope de IIIe
République » (Léon BLOY). Paul BOURGET leur reprochait leur compassion pour les soldats, leur pitié pour le petit peuple, qu’il prétendait voir se transformer en haine pour les chefs et les
dirigeants. BARRES décidait que l’oeuvre des deux Lorrains, composée de récits recueillis sur place, inspirés et pour ainsi dire dictés par la population des Vosges, avait une portée bien
autrement profonde que celle que croyaient lui donner ses auteurs eux-mêmes.
Certes, les romans populaires peuvent paraître, par instants, un peu naïfs mais combien ils sont riches en
tableaux saisissants. L’Histoire (avec un grand H) est présente à toutes les pages : la Révolution, ou plutôt les révolutions, le 1er et le 2e Empire, les invasions,
l’annexion de l’Alsace-Lorraine ... ERCKMANN avait précieusement gardé dans sa mémoire les souvenirs de sa prime jeunesse lorsque, tout enfant, il écoutait religieusement son père et ses amis,
anciens soldats de la Révolution et de l’Empire, raconter leurs campagnes, entre deux chopes de bière.
Dans ce contexte surprenant de vérité, les personnages, attachants et bons, à l’image de leur créateur,
épris de liberté et de paix, évoluent dans leur cadre familier. Toute l’oeuvre d’ERCKMANN-CHATRIAN, sur le plan du cadre géographique, peut, en effet, à de rares exceptions, se situer entre la
rivière Zinsel au nord et la vallée de la Zorn, au sud de Phalsbourg. Le brigadier Frédéric, l’illustre docteur Matheus, la jeune Suzel de « L’Ami Fritz » vécurent dans la vallée de la
Zinsel . C’est à la mairie de Phalsbourg que le conscrit Joseph Bertha tira son mauvais numéro et c’est à Grand Soldat que les Cosaques de l’invasion apparurent en 1814 aux Lorrains
terrorisés
*
Alors que CHATRIAN réside toujours en région parisienne, au Raincy, s’est
marié et à des enfants, ERCKMANN vit toujours seul, presque en reclus. Il s’est installé à Saint-Dié, tout près de la nouvelle frontière et de son cher Phalsbourg. Mais, malade de nostalgie, il y
retournera bientôt et y sera toléré par les Allemands. CHATRIAN, qui était doué pour la scène, se consacrait désormais, plus particulièrement, à la partie théâtrale de l’oeuvre commune. Du conte
de « L’Ami Fritz » (1864), il fera une pièce habilement troussée qui sera jouée au Théâtre Français. Son immense succès fera énormément pour la réputation d’ERCKMANN-CHATRIAN.
Aujourd’hui, encore ceux qui n’ont ni vu, ni lu « L’Ami Fritz » connaissent cette oeuvre. Grisé par le succès, Alexandre CHATRIAN produit dans la foulée « La Taverne des
Trabans » qui sera jouée à l’Opéra Comique. « Les Rantzau »(1882), « Le Fou Chopine », « Madame Thérèse » (tiré du roman), « Souvaroff » et enfin
« Myrtille ». Cette dernière pièce, auquel il consacra beaucoup d’efforts et à laquelle ERCKMANN n’avait guère eu part, fut un échec très douloureusement ressenti par son auteur.
CHATRIAN décidé brutalement de renoncer au théâtre. C’est de ce malheureux incident que devait naître la brouille qui allait rompre une amitié de près de 40 ans.
*
Depuis toujours, CHATRIAN était le trésorier de l’association dont il
encaissait les revenus et qu’il répartissait par moitié entre ERCKMANN et lui. Jamais Emile ne lui demandait des comptes. Abusant de cette confiance, Alexandre avait eu recours à des
collaborateurs qu’il rémunérait en prélevant leurs honoraires sur la part revenant à son ami. Ces prélèvements avaient été particulièrement importants, semble-t-il, pour le montage de
« Myrtille ». Quand, enfin, pris de court, il dut présenter ses documents comptables et confesser sa faute, il est très probable que l’affaire aurait pu se régler à l’amiable, entre les
deux amis. Mais les intrigants s’en mêlèrent, la presse s’empara du scandale ; il y eut procès, qu’ERCKMANN gagna.
CHATRIAN fut pourtant acquitté comme irresponsable. En effet, depuis sa retraite, il était rapidement
tombé dans un état physique et cérébral lamentable. Peu après le procès, le 3 septembre 1890, il mourut de paralysie générale. Il fut mis en bière, enroulé dans un drapeau tricolore, avec un peu
de terre d’Alsace et inhumé au cimetière du Raincy. ERCKMANN n’assista pas aux obsèques qui furent purement civiles, CHATRIAN étant Franc-maçon.
*
Resté seul en vie, ERCKMANN, installé à Lunéville depuis octobre 1889,
d’abord au 111 de la rue d’Alsace puis au 10 de la rue de l’Est, aujourd’hui le 14, rue Erckmann, voulut montrer qu’il était parfaitement capable d’écrire sans la collaboration de
CHATRIAN.
Il publia encore « Alsaciens et Vosgiens d’autrefois » et des « Fables alsaciennes et vosgiennes », écrites en vers. Mais la vieillesse
approchait. Malade du diabète, sa vue avait beaucoup baissé.
En 1897, les Lunévillois, très fiers de sa présence parmi eux, lui ménagèrent de grands honneurs et, au
théâtre municipal, lui firent un véritable triomphe avec harmonie municipale, autorités et personnalités lunévilloises, commandant d’Armes et en présence de nombreux Alsaciens-Lorrains.
En mars 1899, une mauvaise grippe le plongea dans un coma diabétique dont il ne se releva pas. Emile
ERCKMANN rendit le dernier soupir à son domicile lunévillois au matin du 14 mars 1899. Il fut inhumé au cimetière de Lunéville où sa tombe est marquée d’un énorme bloc de grès rose de Phalsbourg.
Une plaque de marbre noir, rappelant son souvenir, a été placée sur la façade du 10 de la rue Erckmann. Trois ans plus tard, le 14 décembre, le général ANDRE, ministre de la Guerre, inaugura aux
Bosquets, près du bassin central, le monuments élevé à la gloire du grand écrivain, dû au ciseau du sculpteur BUSSIERE. Le buste d’ERCKMANN s’élève au sommet d’une stèle élancée au pied de
laquelle une jeune fille du pays de Phalsbourg, là où le mot Alsace-Lorraine a tout son sens, dépose quelques fleurs en hommage au vieux Maître[2]. Ce cher pays qu’il aimait
tant, il l’évoquait encore peu de temps avant sa disparition : « Je n’ai jamais aimé que nos montagnes, nos vieux sapins, nos rochers, nos rivières, nos moulins, nos scieries. Mes
racines plongent dans ce sol riche, plantureux, souriant, à l’ombre des Vosges. Quand on a le bonheur de naître entre le Haut Barr, le Nideck et Geierstein, on ne devrait jamais songer aux
voyages.
Par le Colonel Jean A.FRECAUT
Bibliographie :
-
1849 : Malédiction et Vin rouge et vin blanc (feuilleton)
-
1850 : L’Alsace en 1814, drame ; Science et génie, conte fantastique
-
1852 : Schinderhannes ou les Brigands des Vosges
-
1856 : Le Bourgmestre en bouteille (par Erckmann) ; L’Illustre Docteur
Mathéus
-
1857 : Contes fantastiques : Le Requiem du corbeau, Rembrandt et L’Œil invisible
-
1858 : Gretchen et La Pie
-
1859 : Les Lunettes de Hans Schnaps ; Le Rêve du cousin Elof ; La Montre du doyen ; Hans Storkus ;
Les Trois âmes ; Hugues-le-loup (feuilleton)
-
1860 : Contes de la montagne ; Contes
fantastiques et La Montre du doyen
-
1861 : Maître Daniel Rock ; Le Fou Yégof
-
1862 : L'Invasion ou le Fou Yégof ;
Les Contes du bord du Rhin ; Confidences d’un joueur de clarinette
-
1863 : Madame Thérèse (feuilleton) ;
La Taverne du jambon de Mayence, Confidences d’un joueur de clarinette et Les Amoureux de Catherine
-
1864 : Histoire d'un conscrit de 1813 ; L'Ami Fritz
-
1865 : Waterloo (suite du Conscrit de 1813) ; Histoire d’un homme du peuple
-
1866 : La Maison forestière ; La Guerre ; Le Blocus
-
1867 : Contes et romans populaires ; Le Juif polonais (drame) ; Histoire d’un paysan (feuilleton)
-
1871 : Histoire du plébiscite ; Lettre d’un électeur à son député (pamphlet contre les réactionnaires) ; Les
Deux Frères ;
-
1871 : Histoire d'un sous-maître
-
1873 : Une campagne en Kabylie
-
1874 : Les Années de collège de Maître Nablot ; Le Brigadier Frédéric, histoire d’un Français chassé par les
Allemands
-
1875 : Maître Gaspard Fix, histoire d’un conservateur ; L’Education d’un féodal
-
1876 : L’Intérêt des paysans, lettre d’un cultivateur aux paysans de France ; Contes et romans alsaciens ;
Souvenirs d’un ancien chef de chantier à l’isthme de Suez ; Les Amoureux de Catherine et L’Ami Fritz (pièces adaptées par Chatrian)
-
1877 : Contes vosgiens
-
1880 : Alsace ou les fiancés d’Alsace (drame adapté par Chatrian de l’Histoire du plébiscite) ; Le Grand-père
Lebigre ; Les Vieux de la vieille ; Quelques mots sur l’esprit humain, résumé de la philosophie d’Erckmann
-
1881 : Le Banni, (feuilleton, suite du Brigadier Frédéric) ; La Taverne des Trabans (pièce tirée de La Taverne du
jambon de Mayence)
-
1882 : Les Rantzau (pièce tirée des Deux Frères) ; Madame Thérèse (pièce) ; Le Banni
-
1883 : Le Fou Chopine (pièce tirée de Gretchen)
-
1884 : Les Ranzau (comédie) ; Époques mémorables de l’Histoire de France.– Avant 89. –
-
1885 : Myrtille (pièce) ; L’Art et les grands idéalistes (essai philosophique, dernière publication signée
Erckmann-Chatrian)
-
1891 : Kaleb et Khora
-
1892 : La Campagne du Grand-père Jacques
-
1895 : Alsaciens et Vosgiens d’autrefois ; Fables alsaciennes et vosgiennes (dernière publication signée Erckmann
seul)
Site : http://www.abnapoleon.be
Mail : infos@abnapoleon.be
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collection, figurines...)
[1] CHATRIAN, par
admiration pour Alexandre DUMAS, échangea son prénom de Gratien contre celui d’Alexandre, qui lui est resté.
[2] Il est tristement
dommage que des vandales aient causé d’irréparables dommages à cette touchante représentation.