Dimanche 10 juillet 2011 7 10 /07 /Juil /2011 12:02

Jean-Baptiste SOURD (P. MAES)

 

Jean-Baptiste-Joseph Sourd est né à Signes (Dans le Var, à une vingtaine de kilomètres de Toulon) le 24 juin 1775 (Fils de François Sourd et d’Anne-Rose).

D’origine modeste, il s’engage le 6 février 1792 comme volontaire au 1er bataillon du Var. Il fait ses premières armes parmi les « loqueteux » du général Anselme (Jacques-Bernard-Modeste d’Anselme, né à Apt, Vaucluse, le 22 juillet 1740, décédé à Paris le 17 septembre 1814.) qui occupent Nice et Sospel. Fin 1792, cette troupe de « mendiants » prend l’appellation pompeuse d’Armée d’Italie.

Parmi les chefs qui vont se succéder à la tête de cette armée, figurent des noms comme Masséna et Sérurier.

Perdus dans les montagnes, coupés de tout, le jeune Jean-Baptiste et ses compagnons souffrent du froid et de la faim. L’arrivée de Kellermann (père) leur fait espérer un devenir meilleur.

 

Les premières armes

 

Passé à la 165e demi-brigade de bataille le 1er octobre 1793, il arrive à la 45e demi-brigade d’infanterie le 30 juin 1796. Bien que servant enfin dans un vrai régiment, ses espoirs de voir ses conditions de vie s’améliorer sont vite déçus.

Non seulement, l’effectif du régiment est incomplet, mais la plupart des hommes présents sont dépourvus d’armes. Les conditions de vie déplorables font que la discipline est quasi inexistante.

Pourtant, il est une denrée qui ne manque pas chez ces hommes oubliés de tous : le courage. Et immédiatement notre jeune guerrier se trouve bien parmi ses nouveaux compagnons, malgré les nombreuses désertions qui surviennent pendant que le régiment est cantonné dans le secteur du Mont-Cenis.

Après une réorganisation en profondeur, son régiment est incorporé à la division Sérurier devant Mantoue. Surprise ! Il reçoit des chaussures, une nourriture riche et abondante, bref tout ce qu’il lui faut pour accroître son appétit d’action.

Et il va être servi.

Le 18 juillet 1796, c’est l’affaire de Migliaretto à l’issue de laquelle son régiment passe sous le commandement d’Augereau. Puis c’est Castiglione (Le 5 août 1796, Bonaparte, grâce à la fougue d’Augereau, défait les Autrichiens de Wurmser près de Castiglione (sud-est de Brescia). L’action d’Augereau lui vaudra plus tard le titre de duc de Castiglione.).

Après cette bataille, notre ami Jean-Baptiste se retrouve à Mantoue avant de participer à la bataille de Saint-Georges, puis à la Favorite… Le 15 mars 1797, il est nommé maréchal des logis aux Guides du général en chef de l’Armée d’Italie.

Voilà quelques années qu’il souffre, qu’il bourlingue et se bat ; ses mérites sont enfin récompensés. Fantassins et cavaliers, les Guides sont les gardes du corps chargés de la protection rapprochée du général en chef et de la défense du quartier-général. Cette unité, considérée comme une élite, servira de base à la future Garde Consulaire qui deviendra, plus tard, la Garde Impériale.

Jean-Baptiste Sourd fait campagne sur l’Adige sous les ordres de Schérer (Barthélemy-Louis-Joseph Schérer, né à Delle (Haut-Rhin) le 18 décembre 1747, décédé à Chauny (Aisne) le 19 août 1804.) avant de passer sous ceux de Moreau.

Le 15 août 1799, il est à Novi où il assiste à la mort du général Joubert. L’Italie perdue, l’armée française est rejetée en Ligurie.

 

A besoin de travailler l’équitation

  

Janvier 1800, Masséna arrive à Nice. Sourd l’accompagne jusqu’à Gênes où il va vivre trois mois épouvantables pendant le siège de cette ville.

Le 18 avril, lors de l’affaire de Cocoletto, il sauve la vie de son chef tombé dans une embuscade. Dans l’action, il reçoit un coup de feu à l’épaule droite.

Le siège s’éternisant, il ne reste plus rien à manger. Sourd commande une compagnie qui n’est plus qu’une bande de spectres, ce qui ne l’empêche pas de se battre avec détermination et de recevoir deux autres coups de sabre à la tête.

Il rejoint Antibes le 9 juin, après une retraite pénible. C’est là qu’il apprend la difficile victoire de Marengo.

Nommé aux Guides de Moncey, à Milan, il mène la grande vie. Les femmes sont belles et le vin est bon. Pourtant, cette vie de farniente est de courte durée.

Après trois mois de repos, il repart en campagne avec Brune.

Le 25 décembre 1800, il est blessé d’un coup de feu à la Jambe à Mazambano.

Le 9 février 1801, c’est la paix de Lunéville (Signé le 9 février 1801 par la France et l’Autriche, le traité de Lunéville confirme celui de Campoformio et l’éviction des Autrichiens d’Italie). Tout le monde peut enfin goûter un véritable repos.

Le 13 septembre, Sourd passe avec son grade dans l’escadron des hussards-guides de Murat. Finies les tenues pouilleuses, il porte à présent un splendide uniforme avec lequel il participe à de nombreuses fêtes organisées en l’honneur de la naissance de l’Italie. C’est également la période où il prend contact, un peu rudement, avec le cheval. La transition est faite, Jean-Baptiste Sourd restera cavalier jusqu’à la fin de ses jours.

Le 30 juin 1804, il reçoit l’épaulette de sous-lieutenant grâce aux recommandations de Murat, devenu Gouverneur de Paris. Lors de la dissolution des Guides d’Italie, Sourd est versé au 7e Chasseurs à cheval. Il compte alors treize ans, cinq mois et douze jours de service, il a à son actif onze campagnes et a reçu quatre blessures ; tout cela à vingt-neuf ans.

Sa nouvelle affectation en poche, il se rend au camp de Brest où son régiment doit être incorporé au VIIe Corps en formation sous les ordres du maréchal Augereau. Il est affecté à la 6e compagnie du 2e escadron commandé par le capitaine Richoux.

Les premières remarques qu’inspire le lieutenant à ses chefs sont : a besoin de travailler l’équitation et les manœuvres à cheval. A part cela, il a beaucoup de zèle, d’honneur et d’exactitude.

Travailler, c’est ce qu’il va faire sans relâche au camp de Brest où l’on prépare la descente en Angleterre. Les hommes doivent savoir mettre la main à tout, si bien que notre homme et ses compagnons reçoivent des notions d’artillerie et pratiquent même l’exercice de cette arme. Un an s’écoule ainsi, d’exercice en exercice. Il donne entière satisfaction à ses chefs qui voient en lui un meneur d’hommes né.

La glorieuse chevauchée

Bientôt le ton change. Finies les manœuvres, la guerre pour rire, le régiment reçoit de nouvelles armes et part pour la Bavière où commence une chevauchée qui va durer dix ans.

Il n’est pas à Austerlitz. Tandis que la réserve de cavalerie se couvre de gloire dans les plaines de Moravie, son régiment est chargé de ramasser les éclopés, de conduire les prisonniers et d’assurer la sécurité des lignes de communication.

En garnison à Darmstadt, il emploie encore son temps libre pour améliorer sa monte. Au bout de six mois d’exercices quotidiens, il n’a plus rien à envier aux plus émérites cavaliers de son unité et son nouveau chef de compagnie, le capitaine Saudremont, n’a aucun a priori pour l’emmener vers Iéna.

Le 7e Chasseurs à cheval fait brigade avec le 20e. Le 4 octobre 1806, ils défilent devant Augereau à Francfort avant de passer la Saale à Saalfeld le 10. Après deux jours et deux nuits de marche ininterrompue, la brigade arrive à Iéna. L’infanterie d’Augereau a suivi le mouvement.

Le 14 octobre 1806, les 7e et 20e Chasseurs prennent position à la gauche de l’armée. Après avoir franchi le Schneke, les deux régiments se forment en ligne face à Iserstädt avant de fondre sur l’infanterie prussienne. Les chasseurs à cheval français culbutent tout ce qui se trouve sur leur route. Au cours de cette charge, Sourd reçoit deux coups de baïonnette au bas-ventre. A peine pansé, il rejoint son escadron. La brigade bivouaque à Weimar avant de participer à l’entrée triomphale à Berlin, le 27 octobre 1806 à deux heures de l’après-midi.

Sourd est promu à la compagnie d’élite du régiment après Iéna.

Il part avec son peloton jusqu’à Lübeck où il participe à la poursuite de Blücher. Le 18 novembre, il est promu lieutenant.

Après les magnifiques chevauchées de 1806, vient la campagne de Pologne avec ses océans de boue et ses nuits glacées passées au bivouac sans rien à se mettre sous la dent.

Les Russes étant proches, il faut passer la nuit l’arme au bras. Cette situation dure jusqu’à ce que l’Empereur décide de poursuivre Benningsen.

Le 7 février au soir, le lieutenant Sourd aperçoit le clocher d’Eylau sans se douter que, dans quelques heures, cette contrée va se transformer en boucherie.

Le 8, aveuglé par la neige, Murat conduit une charge folle à la tête de 80 escadrons pour percer la ligne russe qui taille en pièces le VIIe Corps. Dans la mêlée, Sourd reçoit un coup de sabre à la tête, mais continue l’action.

Le lendemain, lors de l’affaire de Trünkestein, il tombe dans une embuscade russe et reçoit plusieurs coups de lance. Fait prisonnier avec le fourrier Parquin, il est emmené à Vilna.

Libéré après la paix de Tilsit, il regagne Dresde où est cantonné son régiment. Il reviendra par petites étapes vers la France avec une halte à Hanau où il aura tout le loisir de jouer les jolis cœurs auprès des belles de la région, cavalier léger oblige.

Cette détente est cependant de courte durée. En effet, pendant que le régiment se refait une santé, les affaires espagnoles commencent à mal tourner pour les Français.

1809, après une intense activité diplomatique, le régiment doit se tenir prêt à faire mouvement. L’arrivée du maréchal Davout au commandement de l’Armée du Rhin marque la fin du farniente.

Les dépôts se vident et toutes les troupes disponibles se concentrent en Fanconie.

L’effectif du 7e Chasseurs est, à cette époque, de 162 cavaliers réunis sous les ordres du colonel Bohn (François-Joseph Bohn, né à Blienschwiller (Bas-Rhin) le 18 février 1763, décédé à Acs (Hongrie) le 21 juin 1809.). Sourd est lieutenant à la 5e compagnie du 1er escadron.

Le régiment part pour Augsbourg où il est rejoint par le 20e Chasseurs et le 9e Hussards. Quelques jours avant l’arrivée de l’Empereur, un général de trente-cinq ans, accompagné de deux aides de camp, fait son apparition. Il s’agit d’Edouard de Colbert, du capitaine Curély et du lieutenant de Brack.

La brigade, qui va devenir « infernale », va marcher au-devant des grenadiers d’Oudinot et foncer vers la capitale autrichienne.

Le 19 avril 1809, à Staffenhofen, Sourd charge l’ennemi à la tête de deux escadrons du 7e Chasseurs afin d’ouvrir le passage.

Le 23, il est devant Ratisbonne lorsque l’Empereur est blessé au talon.

Et la poursuite continue.

Le 16 mai, lors de l’affaire d’Amstetten, la brigade charge les uhlans autrichiens et les houzards de Barba. La lutte est terrible. Bon nombre de cavaliers des deux camps mordent la poussière. Les Français ayant finalement le dessus, l’ennemi se retire.

Sourd s’en sort cette fois sans une égratignure.

Après cet engagement, la brigade Colbert file vers le sud afin de faire la liaison avec l’Armée d’Italie. Elle est rattachée à la division Montbrun. A l’issue de la victoire du prince Eugène contre l’archiduc Jean, à Raab, la brigade retrouve sa place dans la division Oudinot.

Le 6 juillet 1809, dans la plaine de Wagram, sous un soleil implacable, l’armée autrichienne fait face aux Français. Dès le début de l’action, la brigade prend sa place de bataille entre l’artillerie de la Garde et les Grenadiers d’Oudinot.

Passant devant le 7e Chasseurs, ce dernier encourage les cavaliers qui vont charger.

Colbert enlève ses hommes et la charge fond sur un carré autrichien qui résiste si bien que, malgré tous leurs efforts, les Français sont refoulés avec de fortes pertes. Sourd laisse la moitié de sa compagnie sur le terrain. Le régiment ne chargera plus de la journée.

La valeur de Sourd lui vaut d’être nommé Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’honneur. La Croix lui est remise le 17 juillet suivant en même temps que ses épaulettes d’adjudant-major.

 

De quoi étaient donc faits ces hommes ?

 

L’armistice de Znaïm ayant mis fin aux hostilités dans cette partie de l’Europe, le 7e Chasseurs va profiter d’un repos bien mérité en Moravie. C’est au cours de cette période d’accalmie, et plus précisément le 15 septembre 1809, que Sourd est promu officiellement capitaine lors d’une revue passée par l’Empereur. En fait, cette promotion date du 24 mai précédent, mais les papiers ont quelque peu traîné.

Approuvé, a écrit le ministre de la Guerre en marge de la proposition, mais il a bien peu d’ancienneté dans son grade. Les bureaucrates sont tous les mêmes. On vieillit vite sur les champs de bataille a jadis répondu Bonaparte à l’un des prédécesseurs de Clarke (Henri-Jacques-Guillaume Clarke, duc de Feltre, né à Landrecies le 17 octobre 1765, décédé à Neuviller-la-Roche, le 28 octobre 1818.).

Sourd se rend à Strasbourg pour prendre le commandement de la 5e compagnie. Il a à peine 35 ans.

C’est l’apogée de l’Empire. Rien ne résiste à la Grande Armée et la cavalerie impériale n’a pas d’équivalent.

De quoi étaient donc faits ces hommes arrachés à leurs campagnes, jetés sur un cheval qu’ils ont toutes les peines à maîtriser et qui écriront pourtant une des plus belles pages de l’histoire de la cavalerie ?

Pour chef, ils ont un Murat, 43 ans, excentrique au possible dans toutes ses tenues jusque sur le champ de bataille. Mais quel chef ! Il ne connaît qu’une seule tactique : la charge.

Avec lui, il y a Lasalle, l’élégant et tapageur Lasalle pour qui tout hussard qui n’est pas mort à trente-cinq ans est un jean-foutre.

Ajoutons encore Montbrun, Colbert, Espagne ou encore Bessières qui aura passé toute sa vie comme un Bayard et qui mourut comme un Turenne, pour paraphraser Napoléon.

Le dénominateur commun de ces cavaliers hors pair est la vigueur, l’entrain et la bravoure qu’ils mettent dans les grandes choses qu’ils accomplissent. Et puis, reconnaissons-le, ils aiment ce qu’ils font. Ils aiment se battre, se jeter à corps perdu dans la bagarre à la recherche d’émotions fortes. Pour eux, le danger, les poussées d’adrénaline, sont comme une drogue. La guerre est leur raison de vivre, leur maîtresse.

Le 27 mars 1810, devant une cinquantaine de chasseurs alignés sur la place de Châlon, le capitaine Sourd rend les honneurs à l’Impératrice Marie-Louise dont la voiture et l’escorte passent en trombe. Au passage, les chasseurs grognent :

Il n’aurait pas dû quitter la vieille, elle lui portait bonheur… et à nous aussi !

De 1810 à 1811, le 7e Chasseurs est cantonné à Pontivy où il peut goûter aux joies de la paix retrouvée

Sourd regrette de ne pas être envoyé en Espagne où au moins on se bat et où les intérêts de l’Empire ne sont pas au plus haut.

Pourtant, il n’a pas à se lamenter longtemps. La Russie contestant la politique européenne de l’Empereur et le Blocus continental, il ne fait aucun doute que les affaires vont reprendre sous peu.

Le 7e Chasseurs quitte ses cantonnements pour Strasbourg où la brigade se reforme sous le commandement du général Corbineau. Après un bref passage à Berlin, elle prend la route de la Vistule. Sourd commande la compagnie d’élite du 7e Chasseurs.

Le jour du passage du Niémen, il est promu chef d’escadron.

 

Polotsk

 

La brigade est incorporée au IIe Corps d’armée placé sous les ordres du maréchal Oudinot qui a son quartier général à Polotsk.

La principale mission de ce Corps est de garantir l’aile gauche de la Grande Armée ainsi que ses arrières. Pour cela, la brigade Corbineau est déployée le long de la ligne de la Duna avec des pointes avancées vers Drissa, où les Russes ont établi un camp, et la rivière Dwina, d’où le général Wittgenstein menace les lignes de communications de l’armée française.

La cavalerie a beaucoup souffert dès l’entrée en campagne. Les chevaux n’ayant reçu pour toute nourriture que du seigle vert ou du chaume arraché aux toitures des isbas, la plupart sont morts de coliques en court de route. Leur remplacement se fait avec ce qu’il est possible de trouver dans le pays ; c’est-à-dire pas grand-chose.

C’est donc avec de piètres montures que les chasseurs vont remplir la mission que l’on attend d’eux.

Il n’y a pas que les chevaux qui posent problèmes. Les hommes qui constituent la brigade sont, pour la plupart, des nouvelles recrues dépourvues de toute expérience du combat à cheval. On est bien loin de la terrible brigade infernale. Bon nombre de cavaliers ont reçu leur instruction pendant les marches lors de l’entrée en campagne.

Le 16 août 1812, Sourd a la désagréable surprise de voir tout son escadron tourner bride dans un engagement contre des chevaliers-gardes russes.

Le 3 septembre, il essuie d’importantes pertes contre les Cosaques.

Une telle situation n’étant plus possible, Sourd va y remédier à sa manière.

Mettant à profit le moindre temps de repos, il entraîne ses hommes, les fait travailler sans relâche, leur donnant peu à peu un moral à toute épreuve et, surtout, il s’occupe des chevaux sans lesquels le meilleur cavalier n’est rien.

Inlassablement, il conduit ses pelotons au contact de l’ennemi pour les aguerrir au feu.

Après avoir comblé les vides grâce à quelques renforts, il porte son escadron à 166 sabres.

Le 16 octobre, alors que l’Empereur quitte Moscou, la brigade de cavalerie légère est rappelée en hâte à Polotsk par Gouvion-Saint-Cyr qui remplace Oudinot blessé.

L’alarme vient de la menace que font peser deux Corps russes sur les IIe et VIe Corps français. Il va s’ensuivre trois journées de combats au terme desquels, le 18, Gouvion-Saint-Cyr parvient enfin à se dégager sous la protection de la cavalerie.

Sourd se bat avec acharnement durant ces journées.

Avec à peine 200 cavaliers, il culbute l’infanterie russe de Stenghel qui menace le flanc gauche du IIe Corps. Au terme de ces charges, il ramène trois cents prisonniers et un coup de sabre au bras droit qui lui vaudra une citation.

Et pourtant, si les Russes s’étaient montrés plus audacieux, pas un Français n’en réchappait. Mais il est vrai qu’une troupe manœuvre comme elle est commandée. Grâce à Sourd, Polotsk est inscrit en lettres d’or sur l’étendard du 7e Chasseurs.

C’est le bras en écharpe que Sourd retraite vers Lepel. Malgré sa blessure, il charge à maintes reprises contre les Russes qui tentent de bloquer la route.

Le 24 octobre, 1.200 cosaques et dragons russes sont taillés en pièces par 600 Chasseurs et Chevau-légers lanciers qui forment l’arrière-garde. Le repli se fait dans des conditions épouvantables, sans nourriture, sans la moindre possibilité de se réchauffer et sans la moindre once d’avoine ou de foin pour les chevaux.

Malgré ces revers de fortune, le moral des chefs reste intact. La brigade Corbineau est de toutes les affaires. Elle est, à ce moment, la seule cavalerie encore structurée sur les 340 escadrons qui ont franchi le Niémen en juin dernier.

Mise à la disposition du général de Wrède, elle effectue un service d’exploration entre Polotsk et Vilna, secteur où elle a maintes fois l’occasion de croiser le fer avec l’ennemi pour pouvoir conserver sa position.

Dans le même temps, la tragique retraite de Moscou se poursuit. Les Russes foncent vers la Bérézina dans le but de couper toute retraite aux Français. Arrivés sur cette rivière, les Cosaques se heurtent à la division polonaise de Dombrowski qui tient fermement Borizow à l’intersection de la rivière et du chemin de Smolensk-Vilna.

Le 17 novembre, Corbineau lance ses escadrons vers Bohr en soutien des Polonais. Les 600 cavaliers rescapés effectuent une volte-face dans un secteur inondé d’ennemis. Au prix de grandes difficultés, la brigade parvient à se frayer un passage, espérant franchir la Bérézina sur le pont tenu par les Polonais.

Au soir du 20 novembre, Sourd et ses cavaliers sont à Peschenitzy. Après s’être battue toute la journée, la brigade cherche refuge dans un bois où les hommes, épuisés, mettent pied à terre par une température de 28° sous zéro. Vers trois heures du matin, une violente canonnade se fait entendre vers l’est. Peu après, des Cosaques tentent de tourner la position. Ce sont ces maudits juifs, ceux-là même qui empoisonnent les bivouacs et détroussent les cadavres, qui ont signalé la présence des Français.

Sourd bondit sur son cheval et, suivi de ses cavaliers, se taille un chemin à travers les rangs ennemis, dégageant ainsi la brigade d’un piège mortel.

En vue de Borizow, la tragédie éclate. Les Polonais ont été écrasés par Tchitchagoff. Pire, le pont est tombé intact aux mains des Russes qui se trouvent en force sur les deux rives de la Bérézina. Les chasseurs à cheval vont être capturés, ce n’est plus qu’une question d’heures.

 

Un monde irréel

 

Une telle issue ne peut satisfaire de tels hommes. Sans perdre un instant, des reconnaissances sont envoyées le long de la rivière. Sourd commande l’une d’elles.

Le temps passe inexorablement.

Arrivé dans le secteur de Studianka, il voit surgir un paysan dont les vêtements sont mouillés. Cela ne fait aucun doute, ce lascar-là est passé par un gué.

Il est vingt heures lorsque la brigade Corbineau franchit la rivière. Les hommes se serrent les uns contre les autres afin de ne pas être emportés. Malgré cela près de 70 d’entre eux périssent dans les flots, fracassés contre les blocs de glace qui viennent meurtrir les flancs des pauvres chevaux. Les survivants prennent pied sur la rive opposée, transis de froid et de faim.

Après avoir livré d’autres combats, la brigade Corbineau arrive enfin devant Bhor où elle découvre avec effarement une horde de spectres marchant d’un pas saccadé… c’est tout ce qui reste du IIe Corps de la Grande Armée.

Dans ce monde irréel, personne ne veut croire que la brigade ait pu franchir la Bérézina. Il faut attendre quarante-huit heures pour que ces rescapés acceptent cet état de fait. Pendant que l’on discute, Sourd et ses hommes se sont transformés en pontonniers. Le général Corbineau a reçu l’ordre de tenir Studianka et d’y établir deux ponts.

Pour réaliser ces constructions, les Français ne disposent d’aucun matériel. Ils n’ont sous la main, ni outils, ni fer, ni bois.

C’est finalement le Colonel Chauveau (Louis-Joseph Chauveau, né à Cretteville (Manche) le 20 septembre 1778, tué d’un coup de lance à la poitrine à Leipzig le 16 octobre 1813 après avoir eu la moitié des deux mains emportée par un boulet.) qui prend les choses en main. Le fer et les clous sont prélevés sur des caissons, le bois arraché aux maisons avoisinantes, si bien que, le 25 novembre au soir, cinq chevalets peuvent être utilisés par le général Eblé qui s’occupe de la construction des ponts.

La tâche des chasseurs à cheval est loin d’être terminée. Il leur faut à présent tenter de canaliser le troupeau éperdu qui se presse sur la rive droite de la Bérézina sous la menace des Russes qui sont apparus sur les hauteurs boisées qui dominent le gué.

A la tête d’une cinquantaine de cavaliers, choisis parmi les plus robustes, Sourd retraverse la rivière sous les yeux de l’Empereur. Chaque cavalier a pris en croupe un voltigeur, et une fois arrivés sur l’autre berge, ils halent deux radeaux sur lesquels sont entassés 300 fusils. Pour treize heures, les alentours du gué sont nettoyés.

Sourd va tenir la position jusqu’à ce qu’il soit relevé par la division Legrand.

 

27° sous zéro

 

Pour la deuxième fois, Sourd a sauvé l’armée de la capture.

Lorsque la brigade passe, ouvrant la marche des débris du IIe Corps, il la rejoint et se place en avant-garde afin d’ouvrir la route.

Sans cesse, les Cosaques harcèlent les colonnes, fondant sur les isolés, les malades, les traînards. Malgré les misères qui l’accablent, Sourd reste à son poste jusqu’à ce que les cinq mille hommes de Victor aient franchi la Bérézina et que les ponts soient brûlés. Une multitude d’hommes sont restés du mauvais côté, n’ayant pas cru à la nécessité impérieuse de franchir la rivière.

Après cette nouvelle tragédie, Sourd est à l’arrière-garde.

S’ensuivent alors dix journées effroyables au cours desquelles les Français doivent faire face, nuit et jour, aux attaques des Cosaques par une température de 27° sous zéro.

A l’issue de ces journées infernales, il ne reste plus, à l’arrière-garde, que 25 cavaliers et une centaine de fantassins. Le colonel Ameil, du 24e et le commandant Sourd figurent parmi eux.

A Vilna, Sourd trouve une ville pillée et incendiée. Partout, des cadavres encombrent les rues et, dans cet univers de fin du monde, les pillards font bombance alors que l’armée crève littéralement de faim et de dénuement.

Tout est perdu. L’artillerie a abandonné ses pièces. Les bagages de l’Empereur ont même été pillés.

Sourd continue sa retraite vers Elbing où il arrive à la tête d’une cinquantaine de cavaliers qui ont conservé leurs chevaux.

Celui qui veut la paix prépare la guerre

Le 7 février 1813, un décret impérial réorganise l’armée.

Sourd, quelques officiers et une poignée de bleus doivent reformer le régiment.

Mais voilà, les montures manquent, il n’y a plus de selles, plus de harnachements, plus d’armes, plus d’uniformes.

Sourd s’attelle à la tâche et, en avril 1813, il dispose de 11 officiers, 157 cavaliers et 189 chevaux qu’il emmène à Lunebourg où le régiment doit former, avec les 4e et 6e Lanciers, la brigade Beurmann.

Les affaires de l’Empire sont au plus mal. Murat a abandonné l’armée peu après le départ de l’Empereur, contraignant le prince Eugène à se retirer sur la Vistule avant de décrocher successivement sur l’Oder et puis sur l’Elbe.

C’est à cette époque que le contingent prussien fait défection.

Le retour de l’Empereur à Paris lui a permis de se porter au secours des débris de l’armée qui revient de Russie avec une infanterie plus ou moins acceptable. Par contre, la cavalerie continue à faire piètre figure tant la pénurie de chevaux est grande.

Lorsque Sourd rejoint Sébastiani, il se voit confier la protection de l’aile gauche de l’armée de l’Elbe. Il ne se passe pas un jour sans qu’il ne soit au contact avec l’ennemi.

La pénurie de cavalerie se montre préjudiciable à Lutzen, rendant toute poursuite de l’ennemi impossible.

Alors que l’Empereur est devant Dresde, Sébastiani reçoit l’ordre de rallier Dessau à marche forcée.

Sourd n’est pas à la bataille de Bautzen. Il ne perd cependant pas l’occasion de se mettre en évidence en sabrant un convoi russe quelques jours plus tard, faisant 500 prisonniers et enlevant 80 caissons à munitions et 22 canons.

Il est à Freystadt lorsqu’il apprend la suspension d’armes signée le 3 juin (Prélude à l’armistice de Pleiswitz qui sera valable du 4 juin au 20 juillet 1813). Il met à profit ce répit pour améliorer la condition de ses hommes tout en espérant que ce soit la paix qui se prépare.

Pourtant, partant du principe que celui qui veut la paix prépare la guerre, Sourd affine l’entraînement de ses cavaliers. Il reçoit des renforts en hommes et en chevaux. Des armes et des équipements lui parviennent également, certes de qualité médiocre, mais c’est toujours mieux que rien.

Sourd peut à présent mettre en ligne 4 escadrons au lieu de 2 soit 36 officiers, 573 cavaliers et 553 chevaux.

C’est à la tête de cet effectif qu’il repart en campagne.

Son chef direct ayant adressé un rapport élogieux à son sujet au major-général, Sourd prend le commandement du régiment, en l’absence du colonel absent pour maladie.

Le 14 août 1813, il rejoint l’avant-garde de Macdonald qui a pris le commandement de l’armée après le départ de Ney pour Berlin.

Chaque jour apporte son lot de combats plus meurtriers les uns que les autres.

Le 26, les Français sont bousculés par les Prussiens à Katzbach. Le 7e Chasseurs a chargé à plusieurs reprises la cavalerie adverse. Après un engagement contre des hussards russes, le régiment est vivement ramené dans le village de Weinberg par une charge des uhlans de Brandebourg à la tête duquel Blücher charge en personne, et contraint à se retirer sur Goerlitz.

Un mois plus tard, le 7e Chasseurs prend un repos bien mérité à Dresde où l’Empereur le passe en revue.

Sourd est à la tête du régiment. Arrivé en face de lui, l’Empereur lui adresse ces paroles :

« Servez-moi comme vous l’avez toujours fait, avec votre talent et votre courage, et vous irez loin ! »

En même temps, il reçoit des mains impériales son brevet de colonel au 20e Chasseurs.

 

Pour l’honneur des armes

 

Le 16 octobre, le nouveau colonel charge à Leipzig contre les cavaleries de Klenau, de Zieten et de Platow réunies.

Le 18, il entre le premier dans la redoute de « Gustave-Adolphe » alors que les Saxons passent à l’ennemi.

Plus tard, il est aux avant-postes de l’armée qui tente de regagner la France.

Le 24 octobre 1813, il arrive à la nuit tombante à Berka.

Le 27 ce sont les terribles combats de Fulda où il pousse les Russes dans un engagement sans pitié au sabre.

Le 28, il est à Schüchten. Hommes et montures sont à bout. Pourtant il faut continuer sous une pluie incessante, continuellement harcelés par les cosaques.

Le 29 octobre, après avoir franchi les défilés de Kinzig, il arrive en vue de Hanau où les chevau-légers bavarois, passés à l’ennemi, ont l’outrecuidance de vouloir interdire le passage aux Français.

Marbot, avec le 23e Chasseurs, et Sourd, avec le 20e, partent en reconnaissance et, le 30 octobre, l’ennemi est culbuté.

La route de France est libre, mais le 20e Chasseurs ne compte plus que 16 officiers et 51 cavaliers.

On peut considérer que le régiment n’existe plus.

Une fois le Rhin franchi, Exelmans réunit en deux régiments les restes de sa division de cavalerie. Sourd prend le commandement du 2e qui compte 49 officiers et 662 cavaliers. Sa mission consiste à surveiller la ligne du Rhin en compagnie de cinq ou six unités comparables à la sienne, jointes aux débris de la division Semellé (Jean-Baptiste-Pierre Semellé, né à Metz le 16 juin 1773, décédé dans sa terre d’Ursel (Moselle) le 24 janvier 1839.)du IVe Corps.

Le front s’étendant de Cologne à Wesel, la tâche s’avère impossible à remplir avec un rideau défensif aussi mince et, le 1er janvier 1814, avec le Nouvel An, les Prussiens foulent le sol français en franchissant le fleuve à Caub.

Sourd sait qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que de se battre pour l’honneur des armes. Plus rien ne peut stopper la machine de guerre alliée.

 

 

La campagne de France

 

La fantastique campagne de France commence.

A la tête de 40.000 hommes, Napoléon redevient le général Bonaparte. Durant soixante-quatre jours, la victoire va encore daigner couronner de lauriers les Aigles impériales. Mais en face, plus de 300.000 hommes se pressent vers Paris.

Le 15 janvier, Sourd est à Bilsen. Exelmans à Wesel et à Juliers avec le reste de la division.

Le 25, alors que Napoléon est à Vitry, le duc de Tarente se retire avec le IIe Corps en arrière de Mézières et marche sur Châlon.

Le 31, la ville est mise en état de défense et tient tête aux Prussiens de York. Exelmans est alors en position sur la rive droite de la Marne, à Aulnay.

Le 3 février au matin, l’ennemi passe à l’offensive. Le combat est d’une extrême violence. Sourd se replie sur Châlon où, après avoir franchi la rivière, il tient la position jusqu’à ce que l’infanterie débouche. Il se retire alors sur Meaux où il apprend qu’il a été fait baron de l’Empire par l’Empereur.

Le 7 février 1814, le général Saint-Germain (Antoine-Louis Decrest, comte de Saint-Germain, né à Paris le 8 décembre 1761, décédé à Neuilly le 4 octobre 1835.) prend le commandement du IIe Corps qui a grand besoin d’être réorganisé après les heures pénibles qu’il vient de vivre.

Saint-Germain arrive avec 300 « Marie-Louise » en provenance directe des dépôts de Versailles et qui savent à peine tenir en selle. Qu’à cela ne tienne, dans l’état actuel des choses, seule la masse compte et, grâce à ce renfort, il peut mettre en ligne 1.200 cavaliers.

Deux brigades sont formées à la hâte, auxquelles se joignent une brigade de cuirassiers et une de dragons. Sourd reçoit le commandement d’un régiment de la brigade légère avec lequel il taille en pièces les carrés prussiens à Vauchamp.

Afin de maintenir une certaine cohésion dans ses escadrons, il a fait encadrer les « Marie-Louise » par ses vieilles moustaches. Les jeunes conscrits, pouvant à peine tenir à cheval, effectuent toutes les charges le sabre au fourreau, trop occupés à se cramponner au pommeau de leur selle. Pourtant, le 3 mars, au pont de la Barce, ils auront tous le sabre à la main pour culbuter les cuirassiers de Pahlen.

Après Saint-Dizier, le 26 mars 1814, il faut malheureusement admettre que la manœuvre de l’Empereur destinée à couper les Alliés de leurs bases a échoué.

Pourtant Sourd ne peut admettre la défaite.

Avec seulement 400 cavaliers, tout ce qui reste des 7e et 20e Chasseurs à cheval, il fonce sur l’Ornain où il bouscule la cavalerie russe dans les rues de Bar-Le-Duc. Après avoir rompu l’engagement, il se retire vers Melun en agissant comme un partisan. De là, il gagne enfin Fontainebleau où la nouvelle de l’abdication de l’Empereur lui parvient.

 

La Première Restauration

 

Le reste de la division le rejoint à Corbigny, dans la Nièvre. Il lui reste 12 officiers et 58 chasseurs.

Le 20 mai, il est à la Charité-Sur-Loire.

Pour Sourd, un soldat sert avant tout son pays et non un régime. Ses opinions personnelles ne comptent pas et seules la grandeur et la servitude de l’Etat doivent subsister.

Alors que la trahison est omniprésente, que ceux que l’Empereur a nantis se rallient en masse aux Bourbons, Sourd reste colonel au 20e Chasseurs, là où Napoléon l’a placé.

On peut chercher, dans son dossier à Vincennes, une lettre de lui sollicitant un appui, un grade, une décoration, ce serait en vain.

L’ordonnance royale du 20 mai 1814 réduit la cavalerie à 57 régiments. Le 20e Chasseurs figurant parmi ceux appelés à disparaître, Sourd se retrouve sans commandement. La profusion d’officiers à caser est telle qu’il peut même craindre d’être remercié. Pourtant, il ne sollicite aucune faveur.

Sourd est envoyé à Sedan où l’on organise le régiment de la Reine-Lanciers (2e Chevau-Légers).

C’est avec fierté qu’il présente les 51 officiers et les 166 cavaliers qui composent encore le 20e Chasseurs à l’inspecteur aux revues Charles Sicard.

Il retrouve le colonel Joannès, à la tête de l’ex-deuxième Chevau-Légers de la Garde Impériale. Le nouveau régiment est constitué et passé en revue, le 18 août.

Le général Bordesoulle a noté ce qui suit concernant le colonel Sourd :

« Bon officier de guerre. Il l’a faite avec beaucoup de distinction. Actif, zélé, s’occupant de son régiment, ne manquant pas d’instruction militaire, d’une bonne conduite. C’est un bon colonel ».

Ce rapport lui vaut d’être nommé à la tête du nouveau régiment.

Sourd reste donc dans le service actif et, le 5 octobre 1814, Louis XVIII le fait chevalier de l’Ordre de Saint-Louis.

Servir, tel est le leitmotiv de Sourd. Et à l’heure où tant de mesquineries se font jour, il est admirable de voir avec quelle constance il fait son métier de soldat.

 

 

Les Cent-Jours

  

Les mois passent, l’Empereur s’évade de l’île d’Elbe et débarque à Golfe Juan le 1er mars 1815. Dès qu’il apprend la nouvelle, Sourd barre d’un trait de plume l’appellation « La Reine-Lanciers » et inscrit sur les papiers officiels du régiment : « 2e régiment de Lanciers ».

Sans attendre un instant, la cocarde tricolore réapparaît sur les schapskas, mais ici encore, Sourd ne tolère aucune manifestation, la discipline est maintenue.

Sourd est au Champ de Mai, le 1er juin, pour recevoir le nouvel étendard et les compliments de l’Empereur pour sa brillante conduite lors de la campagne de France.

Menacée d’une nouvelle invasion, la France s’arme à nouveau.

Le 15 juin 1815, le 2e Lanciers forme brigade avec le 1er, sous les ordres du général Alphonse de Colbert. Cette brigade est la première de la 5e division de cavalerie légère du général Subervie qui fait partie du Ier Corps de réserve de cavalerie du lieutenant général Pajol.

Sourd a sous ses ordres trois escadrons, soit 427 cavaliers.

Avec Pajol, il va flanquer l’extrême droite de l’Armée du Nord.

Le 16 juin, il participe à la dernière victoire de l’Empereur à Ligny. Dans l’après-midi, Napoléon fait passer la division Subervie sur le flanc gauche, entre Saint-Amand et Wagnelée, afin de contrer les violentes attaques de Blücher dans le secteur ouest du champ de bataille. Sourd charge à plusieurs reprises les bataillons noirs prussiens et culbute leur cavalerie en fin de journée sur le plateau de Brye.

Le 17, arrivé sur la position des Quatre-Bras où l’Empereur vient de faire sa jonction avec les forces de Ney, il reçoit l’ordre de se lancer à la poursuite des Anglais que le prince de la Moskova a laissé filer sans intervenir.

Le temps est exécrable. Il pleut des cordes et l’orage gronde sans cesse.

Napoléon est lui-même à la tête des escadrons lancés dans une véritable chasse au renard.

La brigade Colbert est partie au grand trot sous les trombes d’eau. Devant elle, les life-guards, les hussards et l’artillerie à cheval britannique se replient en désordre.

Plus vite, plus vite !…

Le 1er Lanciers est sur la chaussée qui mène à Bruxelles, le 2e est à sa gauche, à la même hauteur. Ils déferlent sur Genappe qu’ils traversent à toute allure. Au nord de la position, une volée de mitraille arrête la poursuite.

Donnons ici la parole à Cavalier Mercer (Il commandait une batterie à cheval britannique en juin 1815.) qui a laissé un témoignage visuel des événements dans son Journal de la campagne de Waterloo: … La ville de Genappe est située sur la pente d’une colline s’élevant immédiatement de la petite vallée verdoyante où coule la Dyle qui n’est guère qu’un ruisseau. Arrivés au pont, nous ralentîmes l’allure et montâmes tranquillement les rues étroites et sinueuses où on ne voyait pas une âme. Toutes les persiennes étaient fermées et les masses d’eau tombant des toits faisaient un véritable torrent du ruisseau qui dévalait au milieu de la rue. La solitude était désappointante, car j’espérais trouver là du feu pour rallumer nos mèches.

Pendant le dernier mille nous n’avions ni vu, ni entendu nos vifs amis français et nous continuions notre route par la rue déserte, rien ne troublant son silence de mort, sauf le pas de nos chevaux, le roulement de nos voitures et la chute de l’eau du haut des toits.

En gagnant la hauteur au-delà de la ville, nous aperçûmes soudain le Corps principal de notre cavalerie aligné en travers de la chaussée, sur deux lignes s'étendant au loin à droite et à gauche.

En tout temps, cette force aurait été un imposant spectacle, mais il me parut alors magnifique et je le saluai avec complaisance ; enfin, pensai-je, notre chasse au renard va finir ici.

En débouchant de la ville, ne voyant rien à droite ni à gauche, et craignant de gêner la retraite, pendant que nos hussards se retiraient en fourrageurs le long de la rue (les Français étaient revenus), nous avions continué à avancer pour atteindre la position occupée par notre cavalerie lourde dont une légère dépression de terrain nous séparait. Nous retournâmes alors vers l’extrémité du village où le passage des obus et des boulets au-dessus de nos têtes (la route était enfoncée entre deux talus) nous fit comprendre clairement la raison de notre rappel.

L’Artillerie à cheval française, en position dans les prairies près du pont, ennuyait excessivement nos dragons quand ils débouchaient de la ville. Le terrain était lourd à cause de la pluie et très en pente ; aussi ce ne fut qu’à grand peine que nous arrivâmes à installer nos canons dans un champ voisin. Dès que nous parûmes, la batterie française nous consacra toute son attention, à quoi nous répondîmes promptement par un feu remarquable bien dirigé de boulets pleins…

Les munitions étant épuisées, les artilleurs de Mercer se replient, suivis de près par la cavalerie française :

… J’avais à peine repris contact avec les miens que lord Uxbridge dégringolait la colline au galop avec ceux qu’il avait gardés à Genappe pour venir se joindre à nous. Ils furent suivis de près par la cavalerie légère française qui, descendant dans la dépression, commença une chaude escarmouche avec nos postes avancés.

Bientôt, escadrons après escadrons se succédèrent sur la colline que nous avions franchie et prirent position en une longue ligne parallèle à la nôtre, pendant qu’une batterie d’artillerie, s’installant, en travers de la chaussée, juste sur la crête, ouvrait le feu sur nous, mais sans beaucoup d’effet. Nous y répondîmes lentement, n’ayant pas d’autres munitions que celles qui restaient dans nos caissons.

Revenons dans le camp français en compagnie du colonel Sourd.

Les lanciers, quelque peu désunis par l’impétuosité de leur galopade et le tir ennemi, sont chargés par des hussards anglais qui les rejettent dans Genappe où un terrible combat s’engage dans les rues étroites.

Handicapés par leur lance, les lanciers sont en mauvaise posture lorsque, colonel en tête, le 2e Lanciers déferle sur l’ennemi, le taille en pièces et le rejette sur la chaussée de Bruxelles. Dans cet engagement, le colonel Sourd se trouve un instant isolé de ses cavaliers par plusieurs gardes anglaises. Littéralement haché de coups de sabre, il est jeté en bas de sa monture et roule sous les sabots des chevaux.

Dégagé par ses hommes de sa périlleuse position, le visage en sang, Sourd est conduit dans une maison voisine où Larrey constate que son bras droit est perdu. Il n’y a pas d’autre solution que de procéder à l’amputation, ce qui signifie d’atroces douleurs et la fin de la campagne pour Sourd. Mais c’est mal connaître notre homme que de le considérer comme perdu pour l’armée.

Tout au long de l’amputation, il dicte des ordres, ainsi qu’une lettre destinée à l’Empereur :

« La plus grande faveur que vous puissiez me faire est de me laisser colonel de mon régiment de lanciers que j’espère reconduire à la victoire. Je refuse le grade de général. Que le Grand Napoléon me pardonne. Le grade de colonel est tout pour moi. »

L’Empereur avait vu Sourd évacué par des lanciers vers la maison où Larrey allait l’amputer. En reconnaissance des services rendus, il l’avait nommé général.

Avec de tels hommes la cause impériale pouvait encore être sauvée ; mais pour un magnifique soldat de la trempe de Sourd, combien n’y en avait-il pas prêts à trahir pour jouir de leurs richesses ?

 

L’adieu aux armes

 

Sourd n’a pas bronché pendant l’amputation de son bras. A peine une heure après l’opération, il est à nouveau en selle à la tête de ses hommes qui l’acclament. Tout autre homme serait à cet instant couché sur la paille infestée de vermine et grelottant de fièvre. Sourd, lui, passe la nuit avec son régiment au bivouac établi à hauteur du VIe Corps, un peu vers l’est de la chaussée de Bruxelles.

Le dimanche 18 juin 1815, lorsque les trompettes sonnent le boute-selle, il est un des premiers à monter à cheval.

Il va charger à trois reprises à la tête de ses escadrons, fondant sur les régiments prussiens qui se glissent sur le flanc droit de l’armée. En fin de journée, lorsque tout est perdu, il replie ce qui lui reste de monde soit 33 officiers et 260 hommes.

Tout est fini.

Un mois après son amputation, les chirurgiens sont surpris de constater que sa blessure est parfaitement cicatrisée. Il est donc apte à conserver son commandement.

Hélas les événements vont en décider tout autrement.

Par ordonnance royale du 1er août 1815, tous les officiers amputés sont placés à la retraite. La nouvelle lui parvient à Auch, où son régiment est cantonné. Les esprits s’échauffent et la mutinerie menace.

Une nouvelle fois, Jean-Baptiste Sourd va faire son devoir, comme en témoigne ce rapport du préfet du Gers :

« Je soussigné déclare, pour rendre hommage à la vérité, que M. le colonel Sourd, amené dans cette ville au mois d’août dernier, par les ordres du duc de Tarente, avec le 2e régiment de lanciers qu’il commandait, n’a cessé de mettre en usage tous les moyens d’influence et d’autorité pour conserver son régiment dans la discipline et la soumission aux ordres du roi.

Le 20 août 1815, instruit que son régiment, ébranlé par des suggestions perfides, montrait au moment de l’appel du soir, une disposition séditieuse, il se porta avec le plus grand zèle au milieu de ses soldats, saisit, frappa de la seule main qui lui restait les plus mutins, harangua les autres et fit tout rentrer dans l’obéissance.

Peu de jours après, le colonel partit pour les frontières d’Espagne, alors menacées, manifestant le désir le plus vif de verser son sang sous les yeux de Mgr le duc d’Angoulême.

Revenu dans son premier cantonnement, il ne cessa de maintenir par sa fermeté une discipline parfaite jusqu’au jour du licenciement qui s’est opéré sans le plus léger murmure.

Auch, 16 février 1816.

Le préfet du Gers, Maître des Requétes, Chevalier de la Légion d’honneur,

Signé : de Vérigny. »

Le régiment est licencié le 2 décembre 1815. Sourd termine sa carrière militaire âgé de quarante ans. Il sollicitera un nouveau commandement, mais sans succès. La monarchie de juillet le fera maréchal de camp en 1831. En 1834, il commandera le département du Tarn-et-Garonne. Le 30 avril 1836, il est fait commandeur de la Légion d’honneur (Il avait été fait chevalier le 17 juillet 1809 et officier le 23 décembre 1813.)

Jean-Baptiste Sourd décède à Paris, rue de Rivoli n°26, le 3 août 1849 à six heures du matin. Il est inhumé le 6 août au cimetière du Père-Lachaise où sa sépulture (une dalle) est toujours visible dans la 28e division.

A Signes, à 20 km à vol d’oiseau au N.N.O. de Toulon, une plaque commémorative, apposée au n°8 de la rue Marseillaise, informe le passant que c’est en cette maison que naquit le vaillant cavalier.

 

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