Partager l'article ! YVES-VINCENT BOUTIN, Colonel du Génie-2: Chef de bataillon et chevalier de la Légion d’Honneur Cette fois, le doss ...
Chef de bataillon et chevalier de la Légion d’Honneur
Cette fois, le dossier est constitué au ministère par de Caux, camarade de promotion de Boutin et chef du personnel du Génie, et il trouve des recommandations du roi de Naples, du vice-roi d’Italie, etc.
L’armée entière connaît donc le capitaine Boutin et les services qu’il a rendus.
L’armée… sauf le ministre.
Clarke d’abord, l’Empereur ensuite, vont réparer bien tardivement l’horrible injustice et, au Palais Impérial de Turin, le 28 décembre 1807, Napoléon signe le décret nommant Boutin chef de bataillon.
L’intéressé n’apprend la bonne nouvelle qu’à Paris en lisant avec quelque émotion le rapport extrêmement flatteur soumis à l’Empereur par le ministre et se terminant par cette phrase :
La demande pressante de Son Excellence l’Ambassadeur Sébastiani et le mérite personnel du capitaine Boutin paraissent exiger une distinction extraordinaire.
En conséquence, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 15 janvier 1808.
Ces joies sont complétées par une autre qu’il n’a pas goûtée depuis longtemps.
Sa solde payée avec un arriéré qui remonte à l’an XIII, Boutin gagne Nantes pour rendre visite aux siens.
Il a vu le ministre avant de partir et a obtenu sa promesse d’être employé à l’armée d’Espagne qui se constitue derrière les troupes de Murat arrivées à Madrid en mars.
En avril, il est à Paris.
Pendant que de Caux propose au ministre d’expédier à Boutin un ordre de se rendre à l’armée d’Espagne, l’Empereur, alors à Bayonne, dicte la lettre suivante :
Bayonne, le 18 avril 1808
Monsieur Decrès,
Méditez l’expédition d’Alger, tant sous le point de vue de mer que sous celui de terre. Un pied sur cette Afrique donnera à penser à l’Angleterre. Y a-t-il sur cette côte un port où une escadre soit à l’abri d’une force supérieure ? Quels seraient les ports par où l’armée, une fois débarquée, pourrait être ravitaillée ? etc.
Après avoir étudié l’expédition d’Alger, étudiez celle de Tunis. Ecrivez-en confidentiellement à Gantheaume qui, avant de venir à Paris peut prendre des renseignements, etc.
Je ne vous demande une réponse que dans un mois ; mais pendant ce temps, recueillez des matériaux tels qu’il n’y ait pas de « mais », de « si », de « car ». Envoyez un de vos ingénieurs discrets sur un brick, qui puisse causer avec le sieur de Thainville ; mais il faut que ce soit un homme de tact et de talent. Il faudrait que cet ingénieur fût un peu officier de marine et un peu ingénieur de terre. Il faut qu’il se promène lui-même en dedans et en dehors des murs et que, rentré chez lui, il écrive ses observations, afin qu’il ne nous rapporte pas de rêveries.
Vous pourriez même vous concerter avec Sanson pour avoir un homme capable. Vous devez trouver des renseignements dans les archives des relations extérieures et de la guerre.
Agent secret
Boutin n’ira pas en Espagne.
Clarke, Decrès, Sanson sont tombés d’accord : c’est Boutin qui remplira la mission de l’Empereur.
Il n’y a pas une minute à perdre. Mis à la disposition du ministre de la Marine le 30 avril, il reçoit son ordre de mission le 1er mai, part le 3, arrive à Toulon le 7, rend visite à Gantheaume, dont la marque flotte sur le vaisseau « Le Commerce-de-Paris», dans la matinée du 8, règle avec lui toutes les questions de détail concernant sa mission et met son sac à bord du brick « Le Requin » qui appareille le soir même.
La vie de M. Boutin, agent secret, vient de commencer.
Vêtu d’une redingote et d’un chapeau rond, il est connu à bord comme un voyageur qui part chez les barbaresques pour visiter son
cousin
M. Thainville, consul de France à Alger.
La mer est pourrie d’Anglais.
Dès le 9, « Le Requin » est pris en chasse par un brick anglais, « Le Wizard » qui, meilleur marcheur que le français, gagne sur lui main sur main.
Le combat s’engage et quelle n’est pas la stupéfaction de l’équipage de voir le débonnaire M. Boutin recevoir sans broncher une blessure, pointer une pièce et casser les hauts mâts de l’Anglais qui, forcé d’abandonner, ne soupçonne pas, malgré son nom, qu’il vient de laisser échapper le pire ennemi de son pays.
Ne perdez pas de temps, a dit Gantheaume, vous avez bien des dangers à éviter ; allez droit au but et le plus vite possible.
Pourtant, le « Requin » relâche à Tunis, ce qui donne à Boutin l’occasion de rencontrer le consul Devoize.
Le 24, il jette l’ancre devant Alger.
Le lendemain 25, le Nantais et son « cousin » Thainville, qui ne se sont jamais vus, tombent dans les bras l’un de l’autre sur le quai du port.
La mission de Boutin est extrêmement scabreuse.
Le Dey est sous la coupe d’Israélites qui détestent les Français et favorisent l’Angleterre dont l’or fait des ravages dans les consciences et dans les concessions de trafic de corail. En outre, la police ne badine pas avec quiconque est pris là où il ne doit pas être.
Sa vigilance est déjà en éveil.
Boutin commence par fouiller les archives du Consulat et prend force notes ; puis, en compagnie de Thainville, il fait une promenade le long de la côte.
La réaction de la police est immédiate. On les met en garde sur le fait qu’ils n’ont rien à faire là.
Le lendemain, c’est une partie de pêche au cap Matifou, dont le fort est un octogone à peu près régulier ayant trois embrasures et trois pièces sur chaque face, excepté celle du côté de la porte où il n’y en a qu’un. Penché sur le fossé Boutin le juge sans valeur défensive ; d’ailleurs le cap (Matifou) est trop éloigné du lieu de la scène pour mériter une descente. Le mieux serait de le faire attaquer par deux ou trois bâtiments qui, sans doute, en auraient bientôt raison, car sa forme circulaire rend nulle la moitié de son artillerie.
Avec une ligne plombée, Boutin vérifie la profondeur de la mer.
Si vous recommencez, réitère la police, le janissaire du Consulat sera enterré vivant.
Boutin décide alors de sortir seul.
Sans but apparent, allant à l’aventure, il erre partout où les chapeaux ne sont pas tolérés.
C’est ainsi qu’il examine le petit « fort de l’Eau » qui n’a que quatre embrasures du côté de la mer et le « fort Neuf » de Barbasson, reconstruit par l’ancien Dey Mustapha et portant trente-six embrasures. Ce fort, écrit-il, doit être amusé et non attaqué sérieusement par mer, car les vaisseaux pourraient souffrir beaucoup sans rien faire de bien utile. Pour le prendre par la terre, il faut être maître du fort de l’Empereur. C’est le point dominant de toutes les fortifications ; il est commandé lui-même par les crêtes et petits plateaux en arrière. C’est donc le château de l’Empereur qu’il faut attaquer.
Successivement, toutes les défenses sont visitées et étudiées : le fort de « la Marine », dont l’armement est de cent quatre-vingts pièces du plus gros calibre et qu’il serait bien inutile d’attaquer, ceux des « Vingt-Quatre heures », « des Anglais », de « la Pescade », ainsi que les batteries du front de mer.
Il dresse encore un inventaire précis des vaisseaux présents dans le port, parcourt l’enceinte de la ville flanquée de vieilles tours carrées dont les fossés sont à sec, frôle la Casbah impénétrable, patauge dans la Mitidja à la recherche d’un point de débarquement dans l’ouest.
Il arrive enfin à Sidi-Ferruch.
C’est une révélation.
C’est là vraiment qu’il faut opérer, affirme-t-il dans son rapport d’une imperturbable logique, et il le prouve : pente d’accès généralement douce, rivage accessible, fond sablonneux. La pointe de Sidi-Ferruch forme un cap de trois cents à mille mètres au moins.
On n’a pu aller jusqu’au bout, déclare-t-il, le gardien du tombeau ayant fait des observations tirées de la sainteté du lieu, auxquelles il convenait tout à fait de se rendre, d’autant qu’on n’est point accoutumé à voir des chrétiens à une pareille distance de la ville.
Mais, de chaque côté du cap, est un enfoncement formant golfe, dont le fond est tout sable et d’une pente douce. Dans toute cette partie, il n’y a ni fortifications, ni batteries et le terrain en arrière à quelque distance de Sidi-Ferruch permettrait de se former en masse.
Ainsi, en débarquant en ce point, on n’aurait ni batterie à combattre, ni probablement d’ennemi en présence, ni de hauteur à gravir ; on suivrait un chemin d’une pente presque imperceptible, tout cela fort éloigné de la vue des forts et de la plaine, où la cavalerie est à craindre, et qui conduit droit à l’emplacement du point qu’il faut attaquer le premier.
Et s’il fallait, à ces considérations topographiques, ajouter des raisons d’ordre moral, il dirait que les tentatives de débarquement opérées jusqu’ici ont été faites et ont échoué dans la rade. Il faut donc voir ailleurs.
Les Turcs, routiniers et superstitieux, ne manqueront pas de dire : On voit bien que ce sont des Français ; ils ne s’y prennent pas comme les autres.
Chaque soir, il met à jour ses notes qui tiennent dans un carnet minuscule. Des croquis y sont consignés avec soin. Tous ses documents peuvent disparaître, pourvu que son carnet arrive à bon port. D’ailleurs, Boutin a une mémoire prodigieuse.
Durant tout son séjour, son pseudo-cousin ne vit pas et redoute les pires catastrophes lorsque son hôte n’est pas rentré au Consulat au coucher du soleil.
Enfin, le 17 juillet, les deux hommes se disent adieu près de l’échelle du « Requin » qui met le cap sur Nice avec toute la toile qu’il peut porter.
La route que j’ai prise n’est pas la plus courte…
Devant Ajaccio, le 26 juillet, une voile est en vue.
Il s’agit de la frégate anglaise « La Volage ».
Cette fois, la partie n’est pas égale et le brick français est condamné.
Après une poursuite à petite allure, car le vent est faible, le commandant Bérard doit amener son pavillon.
M. Boutin ayant jeté ses documents à la mer, passe derrière l’équipage à bord de l’Anglais qui conduit sa prise à Malte en passant par la Madeleine d’où il part le 9 août.
En rade de La Valette, Boutin devient enragé.
Decrès a dit : Il me faut ces renseignements avant l’automne. Or, on est le 14 août et Dieu sait où il va être transporté. Le plus simple est de prendre le maquis avant la cérémonie de serment.
C’est ce qu’il fait en compagnie du pilote et d’un capitaine ragusain qui, jadis, a ravitaillé Vaubois pendant son agonie à La Valette.
Boutin vit en sauvage, pillant pour vivre, cherchant un bateau pour quitter l’île. Il couche le soir dans une maison abandonnée dont les Anglais occupent l’étage.
Le 31 août 1808, déguisé en matelot de Raguse et affublé sur le rôle de l’équipage du nom de Nicolo, Boutin monte à bord du rafiot de sieur Pozzo, dit « Adieu au roi d’Angleterre », et file vers Constantinople via Délos et Smyrne, où le consul Laforcade lui procure des vêtements.
Le 2 octobre, il est devant la Corne d’Or qui lui rappelle de glorieux souvenirs. Hélas, Sébastiani n’est plus là, il est en Espagne.
Enfin, le 4 novembre, il frappe à la porte de Decrès.
La route que j’ai prise n’était pas la plus courte, dit-il, mais c’était la plus sûre.
Son précieux carnet ne l’a pas quitté.
Le rapport de Boutin « Reconnaissance de la ville et des forts d’Alger » est un volumineux document. Il comprend de nombreuses cartes, des croquis des forts et des batteries qui défendent Alger, l’état des forces terrestres et maritimes du Dey, des notes sur les ressources du pays en vivres, en bois et en eau, sur la météorologie et les maladies que l’on peut craindre et les ravages des sauterelles.
Boutin étudie ensuite les mœurs de la Barbarie, les revenus du Dey, les prix des journées de travail et des denrées, les poids, mesures et monnaies, et décrit des itinéraires partant d’Alger dans la direction des principales villes : Constantine, Bône, Oran, Tremecen (sic), Maskara, etc.
Il termine enfin par des conseils aux chefs du futur Corps expéditionnaire :
« Célérité et vigueur » doivent être la devise de l’expédition, l’unité de commandement est indispensable. Une fois maîtres d’Alger, on ne pourra être trop attentif à établir une police sévère mais juste envers les habitants. Respecter les mosquées, les femmes, les jardins ou maisons de campagne et surtout payer exactement sont des articles de rigueur ; la violation d’un seul pourrait entraîner de grands malheurs.
Quant à l’intérieur du pays, dans la direction du Sud, il faut songer à y pénétrer bien plus par la persuasion que par la force. C’est surtout l’affaire du temps et nous ne devons espérer de résultat qu’en nous faisant aimer sur le littoral. Il faut que les gens qui viendront aux marchés et dans les ports soient pour ainsi dire nos précurseurs et nos avocats dans leurs tribus. En brusquant, en violentant, nous travaillerions contre nous-mêmes.
Vingt et un ans plus tard, le plan d’attaque d’Alger sera exécuté par le général de Bourmont. La France suivra pendant plus de cent ans ces préceptes de colonisation alors que Boutin n’est demeuré sur la terre d’Afrique que cinquante-trois jours !
Le voilà donc maintenant à Paris où il demande qu’on lui paie solde et indemnités qui lui sont dues depuis le 1er mai 1808 car, après les péripéties de son voyage, il n’a évidemment plus un sol. Puis il met la dernière main à ses cartes et rassure sa famille fort inquiète de son sort.
Le mardi 21 février 1809, il est reçu aux Tuileries par l’Empereur qui lui réserve un aimable accueil et lui ordonne de rester près de lui pour s’occuper d’un second travail faisant en quelque sorte suite au précédent.
Cette fois, c’est un mémoire diplomatique destiné à renseigner le ministre des Relations Extérieures sur la politique dans le bassin occidental de la Méditerranée et les rapports des Deys et de l’Empereur du Maroc avec l’Angleterre, qui lui est demandé.
Installé hôtel de la Loi, rue de Richelieu, Boutin se met au travail.
Le 28 février 1809, il reçoit du ministre de la Marine cette lettre flatteuse :
C’est avec plaisir que je saisis cette occasion pour vous annoncer que l’Empereur a bien voulu exprimer qu’il était satisfait du travail que vous avez rédigé sur l’objet et les circonstances de votre mission.
Sa Majesté a donc constaté que les renseignements recueillis par Boutin n’étaient point des « rêveries » mais, hélas, le temps a marché.
Napoléon est trop occupé par l’Espagne pour songer à l’expédition d’Alger. En outre l’Autriche, ayant refait son armée, est décidée à la guerre et l’Angleterre vient de lui assurer cent millions, l’appui de sa flotte et un débarquement de diversion.
D’ailleurs, les événements se précipitent. L’archiduc Charles entre en Bavière le 10 avril. L’Empereur quitte Paris le 13 et, du 19 au 23, les Autrichiens sont taillés en pièces.
Il est bien difficile de se passionner pour l’empereur du Maroc et le Dey Mustapha lorsqu’on ramasse de la gloire à pleins bras sur les champs de bataille de Bavière.
Le 4 mai, Boutin demande au ministre l’autorisation d’aller porter son rapport au grand quartier impérial et d’être employé ensuite à l’armée d’Allemagne.
On a l’impression en lisant la correspondance officielle échangée entre Boutin et le ministre que le comte d’Hunebourg n’a rien à refuser à son subordonné.
Wagram
Le 14 mai, il est sur la route de Vienne où Napoléon est entré la veille.
Il atteint le grand quartier impérial d’Ebersdorf après la bataille d’Essling et est affecté par Bertrand, commandant en chef le Génie de l’armée d’Allemagne, à son propre état-major. Le futur grand maréchal a un besoin urgent de toutes les compétences pour établir les ponts destinés à relier les deux rives du Danube, le plus beau travail fait depuis les Romains dira Napoléon ; fortifier l’île Lobau et préparer le passage de la Grande Armée sur la rive gauche du fleuve.
Boutin est employé à la construction du pont. Il retrouve Paulin, aide de camp de Bertrand et, durant les heures de repos, va manger des glaces au jardin du Bastion et écouter la musique de Mozart à l’Opéra de Vienne.
Le 5 juillet au soir, tandis que la bataille de Wagram se transforme en victoire, il est blessé par un biscaïen à la cuisse droite. Cette blessure ne l’empêche ni d’assister au Te Deum chanté à la cathédrale Saint-Etienne, ni de partir en reconnaissance à la fin du mois afin de lever, avec sa brigade, les fortifications et les abords de Lintz, de Semmering, de Bisamberg.
A Theben, à l’entrée de la Hongrie, il est chargé de travaux et fait sauter, au mois d’août, le vieux château perché sur un rocher abrupt.
Au début de 1810, il est chef de l’état-major du Génie du IVe Corps, commandé par Masséna, qui va être dissout à la fin de janvier.
Boutin, va souffler pendant trois mois, en famille et à Paris.
On le trouve, début de mai, à Ostende où il exerce les fonctions de sous-chef des fortifications sous les ordres du colonel Pasquet de Salaignac.
Ce dernier, ancien commandant en second de l’Ecole de Mézières lorsque Boutin y était élève, a fortement mécontenté l’Empereur qui a ordonné d’envoyer sur la côte belge un officier intelligent pour rédiger de nouveaux projets.
De Caux a naturellement désigné Boutin.
En juin, il est à Nieuport et en juillet, à Ypres.
Le 15, il reçoit un billet très court :
Il est ordonné à M. Boutin, chef de bataillon du Génie, de se rendre sur le champ à Paris.
Le Ministre de la Guerre,
Signé : Duc de Feltre.
L’ordre émane de l’Empereur.
Le 17 février 1810, Napoléon promulgue un sénatus-consulte dont il faut lire l’exposé des motifs dans la correspondance :
Article premier : L’Etat de Rome est réuni à l’Empire français et en fait partie intégrante.
Article VI : La ville de Rome est la seconde ville de l’Empire.
Article VII : Le prince Impérial porte le titre et reçoit les honneurs de Roi de Rome.
Article X : Après avoir été couronné dans l’Eglise de Notre-Dame de Paris, les Empereurs seront couronnés dans l’Eglise Saint-Pierre de Rome, avant la dixième année de leur règne.
Le couronnement de Napoléon à Rome aura donc lieu avant 1814.
Il reste quatre ans pour achever l’Empire, celui de la Méditerranée, c’est-à-dire conquérir l’Egypte et l’Orient.
Aussitôt les ordres s’envolent :
Ordre à Decrès de préparer une flottille pour l’expédition d’Egypte ; quarante mille hommes, deux mille chevaux.
Ordre à Champigny de demander aux consuls en Syrie et en Egypte des mémoires sur la situation des choses dans ces pays.
Ordre à Clarke de fournir une note sur la défense de Corfou, la rivale de Malte.
Fourrier de l’Empereur
Ordre à Clarke :
Saint-Cloud, 30 juin 1810.
Le chef de bataillon Boutin a déjà été envoyé du côté de Tunis et d’Alger et a, je vois, fait des rapports sur la situation de ces places. Je désire que vous l’expédiez encore cette fois, soit pour Tunis, soit pour Alexandrie. Concertez avec lui le prétexte à donner à son voyage et qu’il puisse en rapporter la vraie situation d’Alexandrie, du Caire, de Damiette, de Saleyeh, d’El-Arych, de Gaza de Jaffa, de Saint-Jean-d’Acre. Il pourrait effectuer son retour par Tripoli et Smyrne. En passant, il prendra des renseignements sur tous ces points. Il pourrait se faire donner par le général Bertrand des notes de tous les points fortifiés de notre temps pour vérifier dans quel état ils sont aujourd’hui. Il prendrait note des forces qui gardent le pays et enfin remettrait tous les renseignements militaires et civils.
Boutin sera le fourrier de l’Empereur en Orient.
Arrivé à Paris à la fin de juillet 1810, il est nommé colonel par décret impérial du 2 août et prépare son départ. On ignore les raisons pour lesquelles il est toujours en France le 14 octobre.
L’Empereur, fort mécontent, écrit à cette date au duc de Feltre :
Je croyais l’officier du Génie Boutin parti pour l’Egypte et la Syrie. Les détails ne me regardent pas. Qu’il se rende soit à Otrante, soit à Ancône ; qu’il masque sa mission comme il l’entendra, mais qu’il la fasse ; qu’il passe tout l’hiver et une partie de l’été prochain en Egypte et en Syrie de manière à pouvoir ensuite rendre compte de la situation politique et militaire de ces pays. Recommandez-lui de voir la citadelle du Caire, celles d’Alexan-drie, Damiette, Saint-Jean-d’Acre ; Alep, Damas, Alexandrette sont compris dans sa mission. Levez tous les obstacles et ne m’en parlez plus.
Boutin quitte la France en novembre pour Naples, Corfou, Athènes.
En route, il reçoit la mission d’aller annoncer à la Nation française en Egypte la naissance du Roi de Rome.
Pour tout le monde, M. Boutin est un archéologue, un maniaque de l’égyptologie et des civilisations anciennes du Liban, du Taurus, voire de la Mésopotamie. Il est accrédité près des chancelleries et des consulats.
Fin mai 1811, M. Boutin débarque à Alexandrie et fait chanter un Te Deum à l’Eglise de l’hospice de Terre Sainte en l’honneur du fils de l’Empereur ; puis il gagne Le Caire où, sur les instances de Drovetti, consul de France, il est reçu par Méhémet-Ali qui lui promet appui et ressources, autant de blé qu’il voudra, à moitié prix, concédé aux Anglais.
Sur place, il prend contact avec les Mameluks français, anciens soldats de Bonaparte restés dans le pays, devenus Musulmans, mais qui sont prêts à servir une fois encore leur ancien drapeau.
Tout est étudié avec soin en Basse-Egypte avec Drovetti.
Au milieu de l’année 1811, arrive à Alexandrie un émissaire anglais commercial et diplomatique.
Dans les huit jours, il sait qui est Boutin et s’efforce d’intervenir contre lui près des autorités égyptiennes.
Peine perdue !
Boutin, muni d’un firman de sécurité établi selon la meilleure forme, s’enfonce dans le Fayoum, fouille Thèbes et la vallée des Rois pendant qu’à Paris, les bureaux du duc de Feltre rédigent l’étonnant papier suivant :
Paris, 31 août 1811
Monsieur le Colonel,
Je vous préviens que Sa Majesté a ordonné la distribution dans l’armée d’un certain nombre de médailles frappées en mémoire de son mariage et que vous êtes compris dans l’état des répartitions approuvé par Sa Majesté pour une médaille d’or de 4e dimension et une médaille d’argent de 3e dimension.
Je vous invite en conséquence à faire retirer ces médailles à la caisse de mon Ministère, où elles seront délivrées sur la présentation de la présente lettre d’avis et sur votre reçu.
Recevez, Monsieur…
Le ministre de la Guerre,
Duc de Feltre.
Ces médailles manqueront toujours à la collection de Boutin qui, en revanche, recueille des statuettes, des papyrus, des pierres et des bijoux en même temps que des renseignements sur les forces militaires du Pacha et l’effectif des Mameluks.
Plus loin, il s’arrête à la cité des Almées avant de franchir la Mer Rouge et de passer en Arabie.
Misset ne décolère pas.
Drovetti, inquiet du sort de Boutin le rappelle en Egypte.
De retour à Alexandrie, il est invité à une fête donnée par l’agent britannique.
Ce soir-là, le colonel est placé à table à côté d’une superbe femme, grande, au port de reine et au pied de cendrillon ; avec cela élégante, spirituelle, étrange et énigmatique.
Il s’agit de Sa Grâce Lady Hester Lucy Stanhope, la fille de Lord Chathan et la nièce de Pitt.
Vous êtes un espion de Bonaparte, dit la jolie fille en dévisageant son partenaire.
Je ne suis qu’un pauvre archéologue, répond Boutin en souriant.
Ils se retrouveront.
On est en été 1812.
Voilà un an que Boutin a quitté la France.
Sa mission qui devait durer un hiver et un été se prolonge singulièrement et devient mystérieuse.
Boutin a-t-il reçu de nouvelles instructions en route ?
C’est possible, mais pas certain.
On pourrait penser que le ministre l’a oublié, si on ne trouvait dans son dossier des traces de versements qui lui ont été faits par l’ambassadeur de France près de la Porte au cours de l’année 1813 et une lettre adressée à son ami de Caux, écrite du Caire le 14 décembre 1813.
Après avoir raconté en détail l’affaire de Lattif-Bey et son exécution ainsi que l’arrestation du Chériff de la Mecque et l’enlèvement de son trésor par Méhemet-Ali, Boutin ajoute en post-scriptum : La peste règne encore sur les principaux points de la Syrie et principalement à Damas.
Peut-être l’épidémie signalée à de Caux a-t-elle déterminé Boutin à retarder son départ pour le pays du Levant.
Une fin énigmatique
Le voyage de l’archéologue est une épopée.
Boutin aborde le pays par la Palestine.
Le 28 mars, il est à Saïda où il loge chez le consul de France, Taitbout de Marigny.
Lady Stanhope habite à Mar-Elias, ancien caravansérail, situé à mi-chemin de Saïda et de Beyrouth.
L’étrange femme, jadis adulée à Londres, a quitté son pays sans esprit de retour. Si les intérêts de sa Patrie sur la route des Indes sont parmi ses préoccupations, il est certain qu’elle est en coquetterie avec ses ministres. Le colonel Boutin y est-il pour quelque chose ?
On ne saurait l’affirmer.
Cependant, il est reçu plusieurs fois à Mar-Elias où une chambre lui est réservée. La châtelaine, aimable et prévenante, offre des lunettes vertes à son hôte qui souffre d’ophtalmie et fait tout au monde pour l’empêcher de pousser son voyage plus au nord parce que la peste sévit.
Combien de temps Boutin demeurera-t-il près d’elle ?
On ne le saura jamais.
Ce qui est certain, c’est qu’en homme de devoir et soldat inflexible, il ne s’est pas laissé séduire par les chants de la sirène que Lamartine a appelée la « Circé du Désert ».
Les circonstances l’ont-elles appelé « du côté de la Perse » ainsi qu’il l’annonce à son admiratrice dans une lettre sans date recopiée plus tard par Lady Stanhope et envoyée à la famille du colonel, ou était-ce un moyen de rompre des relations avec celle dont il avait tiré ce qui pouvait être utile à sa mission ?
On ne sait rien de précis à ce sujet.
Nous voici en 1815.
Napoléon débarque au golfe Juan lorsque Boutin, enfoncé dans le Taurus et l’anti-Taurus, s’enveloppe du mystère qui estompe toutes les choses en Orient.
Il sera assassiné la veille de s’embarquer pour rentrer en France, près du village d’El-Blatta, entre Alep et Lattakieh, en juillet ou en août 1815.
Le gouvernement de la Restauration a classé le dossier, mais Lady Stanhope a vengé la mort de son ami.
Après avoir fait procéder à une enquête secrète sur les circonstances de son assassinat et découvert les tribus coupables, elle a prié le Pacha d’Acre, Soliman, d’aller les punir puis, un jour de printemps 1816, ses prières n’ayant pas été exaucées, elle a revêtu un costume de seigneur musulman et, suivie d’une escorte, elle a gagné Acre, entré sans frapper chez le Pacha et jeté à ses pieds une paire de pistolets.
Je t’arme mon chevalier, lui dit-elle, j’ai à me plaindre des Hashashins qui ont massacré l’un de mes frères ; j’espère que ces pistolets ne manqueront jamais personne ; qu’ils protégeront tes jours et vengeront la cause de ton amie.
Trois cents hommes furent massacrés et cinquante-deux villages anéantis, mais le corps de Boutin ne fut jamais retrouvé.
Dès le début d’octobre, le consul général de France à Alep, H. Guys, procéda à l’inventaire des bagages que le colonel lui avait laissés en dépôt et prit ses dispositions pour les envoyer à Paris où la nouvelle de la mort de Boutin n’arrive qu’à la fin de 1815.
Le duc de Feltre, qui a signé son ordre de départ est encore secrétaire d’Etat à la Guerre. C’est lui qui est chargé d’apprendre à la famille du disparu la perte que viennent de subir le Corps du Génie et la France.
En 1816, le comte de Laborde prononce à la Chambre le panégyrique du colonel.
Quelle qu’ait été son éloquence, nous lui préférons les lignes suivantes adressées en 1817 à Joseph Boutin, boulanger, à Nantes, par Lady Stanhope :
Je vois toujours les choses en grand et l’amitié que j’ai toujours portée à votre Nation et l’admiration que m’a inspirée un homme qui avait toute la vertu et le fermeté d’un Romain, les talents et l’honneur d’un Français.
Etats de services du Colonel Boutin
- 17 septembre 1794 : élève à l’Ecole du Génie de Mézières (transférée à Metz le 9 mars).
- Du 17 septembre au 4 novembre : employé à l’armée de Sambre-et-Meuse au siège de Maastricht.
- 10 octobre : blessé d’une balle à la cuisse gauche lors de l’attaque du mont Saint-Pierre.
- 13 novembre : lieutenant.
- 21 mars 1795 : capitaine, affecté au Quesnoy.
- 20 novembre 1797 : affecté à Nantes.
- 1799 : à l’armée d’Helvétie sous Jourdan.
- 9 novembre 1799 : Attaché à l’état-major du Génie de l’armée d’Helvétie.
- Mars 1800 : chef d’état-major du Génie sous Lecourbe.
- Mai : sous les ordres de Moncey au Corps d’Helvétie.
- 20 juin : capitaine de 1ère classe.
- 23 septembre 1801 : commandant supérieur du Génie à Pizzighettone.
- Octobre 1802 : commandant supérieur du Génie à Peschiera.
- Février 1803 : commandant supérieur du Génie à Vérone.
- Juin : commandant supérieur du Génie à Alexandrie (Italie).
- Janvier 1804 : commandant en chef du Génie à la 1ère division de l’armée de Batavie (Gén. Boudet).
- 1805 : à la Grande Armée sous Marmont.
- 1806 : Dalmatie.
- 1807 : chargé de mission à Constantinople.
- Février : défense de Constantinople contre la flotte russe.
6 juin : autorisé à porter la décoration de l’ordre du Croissant de Turquie de 3e classe.
- Détaché auprès du grand vizir Ibrahim Pacha jusqu’à l’armistice de Slobodjié le 21 août.
- Octobre : de retour à Constantinople.
- Novembre : congé à Paris.
- 28 décembre : chef de bataillon.
- 17 janvier 1808 : chevalier de la Légion d’honneur.
- 30 avril : mis à la disposition du ministre de la Marine et des Colonies.
- 9 mai : il embarque à Toulon pour Alger.
- 17 juillet : fait prisonnier par les Anglais.
- 14 août : emprisonné à Malte.
- 1er septembre : il s’évade et rejoint Constantinople.
- 29 octobre : de retour à Paris où il rédige son rapport sur sa mission algérienne.
- 21 février 1809 : il est reçu par l’Empereur.
- Campagne d’Autriche.
- Blessé à la cuisse droite à Wagram.
- Début 1810 : chef d’état-major du Génie du IVe Corps.
- 24 juin : sous-directeur des fortifications d’Ostende.
- 2 août : colonel au Corps du Génie.
- Novembre : chargé de mission en Egypte et en Syrie.
- Débarqué à Alexandrie fin mai 1811, il gagne le Caire par voie terrestre le 7 juin suivant.
- Décembre 1813 : en Syrie.
- Assassiné par les Hashashins près du village d’El-Blatta dans les montages de Lattaquié (Syrie) en juillet ou en août 1815.
Sur les traces du Colonel Boutin
Le Loroux-Bottereau (Loire-Atlantique) : A 20 Km à l’est de Nantes, par la N. 149 et la D. 115.
Patrie du colonel Yves Boutin. Son souvenir est rappelé par une plaque commémorative dans la salle d’honneur de la mairie.
Angers (Maine-et-Loire) : Musée du souvenir, Caserne Eblé, 106, rue Eblé : Souvenirs napoléoniens dont une épée offerte par Napoléon au colonel Boutin pour services rendus sur le territoire africain.
Plaque de marbre qui était apposée sur le monument élevé à la mémoire du colonel Boutin à Dely Ibrahim, près d’Alger. Le monument a été détruit en 1962. La plaque, récupérée, a été confiée à la garde de l’Ecole d’application du Génie.
Sources et orientation bibliographique :
- D. et B. QUINTIN : « Dictionnaire des colonels de Napoléon ».
- E. DRIAULT : « La politique orientale de Napoléon ».
- R. LEULAN : « Le colonel Boutin », Larousse mensuel, mai 1930.
- Ltd-Col. DROME : « Le Génie militaire à la prise d’Alger », revue du Génie, avril 1930.
- G. MONTORGUEIL ; « Le colonel du génie Boutin et la conquête de l’Algérie », Revue du Génie, mai 1930, Mercure de France, 15 septembre1924
- J. DURIEUX : « Deux officiers de l’Empereur : Boutin et Vaissières », Revues des Etudes Napoléoniennes, 5 mai 1930
- Ph. PROST : « Les forteresses de l’Empire », Edit. du Moniteur, Paris, 1991.
- CHAPPET, MARTIN, PIGEARD, ROBE : « Répertoire mondial des souvenirs napoléoniens »
- H. LACHOUQUE : « Les vagabonds de la gloires », Copernic, 1980.